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Anthropomorphisme animal (chat) : quand nos émotions s'en mêlent...

Tiffany DAHAN
22 sept.
8 min de lecture

Dernière mise à jour : il y a 7 heures


 

« Il me boude, ça se voit ! » « Il a fait pipi pour se venger. » « Il ne m’aime pas, c’est sûr... »


Quand on vit avec un chat, c'est normal de vouloir essayer de déchiffrer son comportement. On l'aime, on l'observe et on s'interroge. Et pour trouver une réponse, nous interprétons parfois selon nos propres codes d'humains.


C'est de l'anthropomorphisme : le fait d'attribuer à un non-humain des caractéristiques, intentions ou états mentaux humains, comme la peur, joie, frustration ou culpabilité... et parfois d'établir un scénario digne d'une série en six saisons.

À Chat s'amuse, ma pension pour chats à Saint-Nazaire, je le constate aussi lorsque les propriétaires s'inquiètent d'un séjour : «  Mais il va croire que je l'abandonne ! », « Il va me faire payer mes vacances au retour ».

Ce sont de vraies inquiétudes humaines. Mais sont-elles la bonne grille pour lire le comportement du chat ?


Votre loulou éprouve des états émotionnels, apprend, s'attache à des routines et communique avec une finesse qu'on sous-estime souvent. Mais il ne faudrait pas surinterpréter en projetant nos propres émotions...


Anthropomorphisme animal : ne vous faites pas de film !


Selon certaines études, cette tendance est favorisée notamment par notre besoin de comprendre, de rendre prévisible ce qui nous entoure et par notre besoin de lien social.

L’anthropomorphisme est certes un raccourci, mais il peut nous rendre plus attentifs à nos animaux. Attention toutefois à pas rater la sortie.


Excès inverse : refuser au chat toute émotion parce qu'il n'est pas humain


Le primatologue Frans de Waal mettait en garde contre l’excès inverse de l’anthropomorphisme, qu’il appelait l’« anthropodéni ».

Autrement dit : à force de craindre de prêter aux animaux des émotions humaines, on finit par leur refuser des émotions et des capacités qu’ils possèdent pourtant réellement.

Car éviter l’anthropomorphisme ne signifie pas considérer son chat comme une petite machine programmée pour manger, dormir et renverser opportunément un verre plein à 3 heures du matin.

Les animaux peuvent éprouver des émotions, apprendre, mémoriser, faire des choix et nouer des relations. La question est de savoir ce que l’on peut réellement déduire de leur comportement, sans remplir les blancs avec notre propre scénario.

Observer ce que fait le chat et tenir compte du contexte permet de formuler l’interprétation la plus prudente possible. 


Dire « mon chat s’est caché lorsque ma belle-mère est arrivée » est une observation. Évoquer de la peur ou de l’inconfort peut devenir une hypothèse plausible qui doit être étayée par d’autres signes. Affirmer « il déteste ma belle-mère », là, c’est déjà toute une autre histoire...

 

Une personne regarde son chat en essayant de déchiffrer son comportement

Six phrases très (trop ?) humaines sur les chats


1. « Il sait qu'il a fait une bêtise : il a l'air coupable »


Prenons le fameux « regard coupable » du chien. Une étude a montré que ce que nous interprétons comme de la culpabilité apparaissait surtout en réaction aux réprimandes de l’humain, et pas forcément parce que l’animal avait réellement désobéi. Autrement dit : avoir l’air coupable ne prouve pas que l’animal se sent coupable.


Chez le chat, même prudence. Je peux observer qu’il baisse le corps, recule, s’immobilise ou oriente ses oreilles vers l’arrière. En revanche, conclure : « Il sait qu’il a fait une bêtise » ou « Il reconnaît sa faute », c’est déjà une interprétation humaine.


J’observe un comportement. Je n’invente pas la pensée qui va avec.

En pratique, gronder ou effrayer un chat n'est pas une bonne stratégie d'apprentissage. Je recommande plutôt les méthodes de renforcement positif et déconseille les stimuli aversifs, qui peuvent accroître la peur. Il fait ses griffes sur votre nouveau fauteuil ? Plutôt que de le disputer, disposez un grattoir à proximité et observez.


2. « Depuis mon retour, il me boude, il se venge »


Vous avez fait garder votre chat et à votre retour, il vous semble plus lointain ou fait pipi à côté de la litière : « Vengeance ! » 


En réalité, en votre absence, beaucoup de choses ont changé pour lui : ses habitudes, les personnes présentes, les odeurs, les interactions, son rythme ou son environnement. À votre retour, son comportement peut donc être différent sans qu’il cherche à vous punir.


Une étude menée au domicile de chats l’illustre bien : après quatre heures d’absence de leur humain, les chats ronronnaient et s’étiraient davantage aux retrouvailles qu’après seulement 30 minutes d’absence. Mais attention à la traduction : cela ne prouve pas qu’ils se sont dit « Enfin ! Tu m’as tellement manqué ! », pas plus que cela ne démontre du soulagement. L’étude montre simplement que la durée de l’absence peut influencer leur comportement au retour de l’humain.

C’est exactement la prudence que j’adopte après un séjour en pension. Votre chat est plus discret ? Moins câlin ? Il vous suit partout ? Il reprend immédiatement ses habitudes ou a besoin d’un peu de temps ? Ce sont des comportements à observer et à replacer dans leur contexte, pas la preuve d’une vengeance.


Pour savoir comment préparer un séjour en pension, lisez notre article sur ses premières vacances à Chat s'amuse !


3. « Il ronronne, donc il est heureux »


On associe volontiers le ronronnement au bonheur. C’est parfois un peu trop simple.

Des chercheurs ont par exemple identifié chez certains chats un « ronronnement de sollicitation », utilisé notamment pour réclamer à manger. Autrement dit, le ronronnement peut aussi servir à obtenir quelque chose de nous. Le petit moteur sait parfois très bien à qui il s’adresse. Voter chat ronronne chez le vétérinaire, ça ne veut pas dire que c'est son nouveau meilleur ami, le ronronnement sert aussi à se rassurer.


C’est pourquoi je ne « traduis » jamais un ronronnement tout seul. Je regarde le chat dans son ensemble et le contexte : sa posture est-elle détendue ou tendue ? Mange-t-il normalement ? Recherche-t-il le contact ou cherche-t-il au contraire à s’isoler ? Comment tient-il ses oreilles ? Sa manière de se déplacer ou de se comporter a-t-elle changé ? C’est l’ensemble de ces indices qui permet de formuler une hypothèse.


4. « Il bat de la queue : il est content/pas content »


« Queue rapide chez le chien = joie ; chez le chat = agacement », c’est vrai ?

Chez le chat, la position et le mouvement de la queue apportent des informations certes, mais qui prennent leur sens avec les yeux, les oreilles, les moustaches, la tonicité du corps, la distance, l'activité en cours et l'évolution de la séquence.


Je préfère lire les postures et la communication dans leur ensemble. Si votre chat fouette la queue pendant une interaction, notez l'information et réévaluez ce qui se passe ; n'en faites pas pour autant une traduction universelle valable dans toutes les scènes de sa vie.


5. « Il m'ignore, donc il ne m'aime pas »


Nous aimerions que notre chat nous prenne dans les pattes et nous fasse des bisous. Autrement dit, qu’il nous prouve son attachement avec des signes que nous savons reconnaître. S’il ne nous fait pas la fête comme un chien, nous traduisons vite : « Il s’en fiche de moi. »


Sauf que la science raconte une histoire beaucoup plus subtile.


Imaginez qu’on place votre chat dans une pièce inconnue. Vous partez, puis vous revenez. Est-ce que votre retour le rassure ? Est-ce qu’il reprend plus facilement son exploration en votre présence ? Et surtout : est-ce votre présence à vous qui produit cet effet, ou celle d’un humain amical ferait-elle aussi bien ?


C’est précisément sur ce dernier point que les études ne sont pas toutes d’accord. En 2019, Kristyn Vitale et son équipe ont observé chez de nombreux chats des comportements qu’ils ont interprétés comme les signes d’un attachement sécurisé. D’autres chercheurs n’ont pas retrouvé cette fonction de « base de sécurité » clairement réservée au propriétaire lorsqu’ils l’ont comparé à un inconnu.


Alors, votre chat vous aime-t-il ? Ces expériences ne permettent pas de répondre à la question. Elles étudient une forme bien précise d’attachement, pas « l’amour » au sens où nous l’entendons. Et c’est justement tout le piège : vouloir faire entrer la relation du chat avec nous dans une définition très humaine — ou canine — de l’attachement.

Un lien peut être fort sans forcément s’exprimer comme nous l’attendons.


6. « Il fait exprès pour m'énerver »


Un chat peut apprendre qu'une action produit une conséquence. C'est le principe même du conditionnement opérant : si un comportement lui apporte quelque chose d'intéressant, il est probable qu'il le répète à l'avenir. Malynx ! (vous avez la réf. ?) Donc oui, un chat peut recommencer un comportement parce qu'il a appris qu'il fonctionne.


Mais « il sait que pousser cet objet me fait me lever » n'est pas équivalent à « il veut me provoquer ». Entre les deux, nous avons ajouté une intention morale. Votre vase préféré a peut-être été victime d'un apprentissage très efficace ; inutile d'y voir une vendetta.

Même chose pour ces conduites qui nous agacent : griffer, grimper, explorer ou gratter sont des comportements félins normaux qu'il faut orienter vers des supports acceptables plutôt que de vouloir les faire disparaître à tout prix et surtout pas par la violence.


Une propriétaire observe son chat mais n'arrive pas comprendre son comportement

 



Oui, votre chat peut percevoir vos émotions. Non, il ne lit pas dans votre tête


Les chats sont sensibles à de nombreux signaux, chez leurs congénères comme chez nous. Des études suggèrent qu’ils peuvent croiser ce qu’ils voient et ce qu’ils entendent : une expression, une voix, une attitude corporelle… et adapter leur comportement en conséquence.

Votre chat peut donc probablement percevoir que quelque chose est différent chez vous : votre voix est plus tendue, vos gestes plus brusques, vos habitudes ont changé, sans comprendre la cause.


Même prudence avec cette phrase que j’ai déjà entendue : « Je suis anxieux, j’ai peur de transmettre mon anxiété à mon chat. » Votre anxiété peut effectivement changer votre façon de parler, de bouger, d’interagir avec lui et votre chat peut réagir à ces signaux. Mais cela ne signifie pas que votre anxiété passe directement de votre cerveau au sien.


Notre pension accepte tous les chats, même les anxieux et timides.


Moins de roman, plus d'observation


Quand un comportement vous intrigue, je vous propose quatre questions. Elles sont moins spectaculaires que « Pourquoi me fait-il ça ? », mais peut-être plus utiles.


1. Qu'est-ce que je vois, exactement ?


Décrivez la scène comme une caméra : « il s'éloigne de deux mètres quand j'approche », plutôt que « il me boude ». « Il urine sur le lit », plutôt que « il se venge ». Cette simple gymnastique retire déjà une partie de nos projections.


2. Que s'est-il passé juste avant et juste après ?


Qui était là ? Quelle distance ? Quel bruit ? Quelle interaction ? Quelle ressource ? Quelle heure ? Qu'est-ce que votre réaction a produit ? Un comportement n'arrive pas comme un cheveu sur la soupe.


3. Quelle hypothèse tester sans la transformer en vérité ?


Besoin de distance ? Recherche de contact ? Accès à une ressource ? Jeu ? Prédation ? Frustration ? Inconfort ? Peur ? Douleur ? On formule une hypothèse, puis on observe si un changement conséquent de l'environnement modifie le comportement.


4. Est-ce nouveau ou inhabituel ?


Si oui, la santé passe avant le récit comportemental. Une modification soudaine des éliminations (selles et pipis), de l'agressivité, de l'appétit, du sommeil mérite d'abord d'écarter une cause médicale. Une évaluation vétérinaire est indispensable lorsqu'un changement brutal ou préoccupant apparaît.


En conclusion : aimer son chat « en chat »


Je ne renonce pas à comprendre le chat. Je me donne simplement de meilleures chances de comprendre le bon chat — celui qui est devant moi, pas celui que mon imagination vient d'écrire.


Nous projetterons toujours un peu de nous sur nos animaux, car nous voyons les autres (chats compris) à travers notre propre filtre. L'important est de savoir repérer le moment où nous basculons dans l'anthropomorphisme animal, lorsque notre émotion devient une explication. Celui bien connu, par exemple, où mon besoin d'être rassuré devient « s'il m'aimait vraiment, il viendrait sur mes genoux, me lècherait le visage, me donnerait la patte, frotterait son museau contre mon nez… ».


Aimer un chat, c’est essayer d’apprendre son langage, respecter ses variations individuelles et garder assez de curiosité pour dire parfois : « Je ne sais pas encore ce que ça signifie, alors je vais regarder de plus près. »



Pépite de lecture pour la route :

·      Brunilde Ract-Madoux, « Pourquoi mon chat n'aime pas les portes fermées » (Rustica, 2024) : un titre très quotidien qui part de nos « pourquoi ?  » humains pour revenir au comportement réel du chat.



Pour toute question, laissez un commentaire ! 🐾

 


 

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